Dans la disruption, une vie bonne pour tous ?
Frédéric Rochet 07/04/2018

La disruption, évolution fondamentale du capitalisme, bouleverse notre vision de l’homme, du vivre-ensemble et le sens de nos existences.

Deux concepts nous permettent de comprendre les intenses bouleversements que nous vivons : ceux de transition fulgurante et de disruption.

Face à ces deux phénomènes que je définirai un peu plus loin, nous pouvons être partagés entre deux sentiments contradictoires.

D’un côté, nous pouvons ressentir de l’émerveillement et de l’excitation…De l’autre, nous pouvons être pris de vertige et éprouver de la crainte face à des changements que nous percevons comme de plus en plus rapides.

  • D’un côté, nous pouvons ressentir de l’émerveillement et de l’excitation à assister à l’émergence d’un « nouveau monde » et de voir à l’œuvre toutes ces forces de vie, toute cette créativité se déployer dans les domaines des techno-sciences et de l’entrepreneuriat, avec le désir de changer le monde et de résoudre les grands défis auxquels nous sommes confrontés (démographiques, écologiques, sociaux). Nous avons le sentiment de vivre une époque formidable, traversée par des mutations comme jamais l’humanité n’en avait connus.
  • De l’autre, nous pouvons être pris de vertige et éprouver de la crainte face à des changements que nous percevons comme de plus en plus rapides. Comment chacun pourra t-il s’adapter à cette donne du « changement permanent » et trouver sa place dans la nouvelle économie et société qui émerge ? Qu’en sera t-il pour les plus fragiles, les plus vulnérables ? Nos psychismes pourront-ils digérer ce régime ? Comment ne pas épuiser les hommes et les ressources de notre planète ? Comment donner du sens à ces bouleversements qui transforment nos existences et les rapports sociaux ?

La disruption, principal moteur de la transition fulgurante

Pierre Giorgini utilise le terme de transition fulgurante pour qualifier cette période d’intenses bouleversements que nous vivons et qui nous fait changer de monde. Celle-ci provient de la combinaison d’une nouvelle révolution techno-scientifique, d’un nouveau paradigme des modes de coopération entre les hommes et les machines, et d’une transition vers une économie plus créative. La révolution techno-scientifique étant elle même la combinaison des innovations dans le numérique, la biologie, l’informatique, les neurosciences et qui combinées ensemble produisent de nouvelles innovations.

La vitesse avec laquelle les changements s’opèrent malgré nous est unique dans l’histoire de l’humanité, d’ou le terme de fulgurance. Technologie exponentielle qui donne le sentiment que le processus s’accélère compte-tenu de la manière avec laquelle les innovations s’enchainent, produisant à leur tour de nouveaux bouleversements. Tout travail de prospective devenant caduque compte-tenu du caractère imprévisible lié à l’enchainement des innovations.

La disruption, évolution fondamentale du capitalisme

Il apparaît de manière de plus en plus évidente que le moteur de cette transition fulgurante est désormais à chercher du côté d’une évolution fondamentale du capitalisme qui cherche à imposer la disruption (rupture, fracture) comme modèle dominant d’innovation et de croissance. Le mot « disruption » fait référence à ce concept publicitaire fameux, propriété de l’agence TBWA depuis 1992. La disruption n’est pas une théorie pour décrire l’existant, mais « une méthodologie dynamique tournée vers la création ». C’est l’idée qui permet de remettre en question les « conventions » généralement pratiquées sur un marché, pour accoucher d’une « vision », créatrice de produits et de services radicalement innovants. Ainsi « L’innovation disruptive est une innovation de rupture, par opposition à l’innovation incrémentale, qui se contente d’optimiser l’existant  » (Jean-Marie Dru).

De nombreux entrepreneurs et notamment les plus jeunes semblent avoir intériorisés cette logique disruptive. Ainsi François Pinsac, 24 ans, fondateur d’AngelTech qui déclarait dans La Croix du 14 mai 2016 : « Mon credo, c’est la disruption au service du réel ». Derrière la pratique de la disruption comme « style de vie », il y a cette aspiration à vouloir changer le monde (à le sauver diraient certains), et de réussir là ou les « anciens » auraient échoué face aux défis actuels.

Négative dans son acception première, la disruption est présentée aujourd’hui moins comme un problème qu’une opportunité, comme « un processus positif de destruction créatrice. » (La disruption une méthode qui fait son chemin)

Il s’agit d’aller plus vite que les sociétés pour leur imposer des modèles qui détruisent les structures sociales et rendent la puissance publique impuissante. C’est en quelque sorte une stratégie de tétanisation de l’adversaire.

La création récente par une école de commerce renommée d’une Chaire Innovation et Transformation Permanente doit accompagner les organisations dans la création en leur sein des conditions de leur renouvellement en continu et donc pour mettre au cœur la pratique de la disruption.

Dans son livre « Dans la disruption : Comment ne pas devenir fou ? », Bernard Stiegler s’est saisi de ce concept. La quatrième de couverture s’ouvre sur ces mots : « Pour les seigneurs de la guerre économique, dans la disruption, qui est « un phénomène d’accélération de l’innovation (…), il s’agit d’aller plus vite que les sociétés pour leur imposer des modèles qui détruisent les structures sociales et rendent la puissance publique impuissante. C’est en quelque sorte une stratégie de tétanisation de l’adversaire ».

Pour Stiegler, la disruption n’est pas simplement, une méthodologie tournée vers l’innovation, mais également une évolution fondamentale du capitalisme pour court-circuiter les modes de pensées et les manières de faire dominantes et rendre obsolètes les structures économiques et sociales.

La disruption bouleverse notre vision de l’homme, du vivre-ensemble et le sens de nos existences

La disruption ne se cantonne plus seulement au champ économique, elle n’affecte pas seulement nos structures sociales mais devient également une question anthropologique. Les débats autour de la bioéthique, du transhumanisme ou de l’intelligence artificielle en sont la preuve.

Un sondage de l’Ifop pour « La Croix » et le Forum européen de bioéthique réalisé en début dannée montre une évolution majeure des Français sur les questions de procréation et de fin de vie (La Croix du 3 janvier 2018). De telle sorte que pour Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’Ifop, on assiste à « l’ancrage d’un basculement anthropologique dans la société française, à la faveur de la déchristianisation de la société et de la poussée de l’individualisme ».

Face à ces vagues disruptives, la psychanalyste Sophie Marinopoulos fait le constat d’une liberté individuelle devenue toute-puissante. « Nous sommes des êtres autodéterminés, maîtres et possesseurs de nous-mêmes, vivant dans une société où tout est possible et où tout renoncement au moindre désir est devenu inconcevable. Nous entendons donc maîtriser notre vie, notre mort et notre procréation. »

Pour Octave Klaba, le fondateur et le directeur technique d’OVH (hébergement de sites web, de Cloud et de Big Data) : « Le sens de la vie va être remis en cause, qu’on le veuille ou pas. » Lors d’un forum international de la cyber-sécurité à Lille, il a partagé sa vision de la révolution numérique en cours. « En fait, ce n’est pas un problème d’analyse ou de quantité mais de société. Quand on a l’intelligence artificielle et qu’on n’a plus besoin des gens, qu’est-ce qu’on fait des gens ? C’est au politique et à tout le monde de se saisir de ces problématiques-là car cela va arriver extrêmement vite. On ne pourra pas bloquer l’innovation mais il faudra regarder son impact sur notre quotidien. On a appris à vivre dans une société régie autour de l’école, des religions et tout un tas de règles. Quelles sont les nouvelles règles ? Le sens de la vie va être remis en cause, qu’on le veuille ou pas. Soit on s’en saisit ou on subit. Qu’est-ce qu’on veut partager ensemble ? »

Comment se donner un avenir personnel et commun alors que notre horizon ne cesserait de changer ?

Dans la disruption, une vie bonne pour tous ?

La disruption embarque notre humanité dans un nouvel exode. Est-on certain qu’elle nous conduise forcément vers une nouvelle terre promise et vers des lendemains meilleurs. Face à un changement permanent imposé comme norme, quelles sont les « doses » que peuvent raisonnablement supporter les individus et nos sociétés ? Est-ce que cela se fera pour le bien de tous ? A quelles conditions ? Nos capacités d’ajustement individuelles et collectives sont elles infinies ?

Que pèseront les plus pauvres quand il s’agira de dépenser toujours plus pour leur survie, face à toutes ces techno-sciences qui nous promettent du possible toujours nouveau, du toujours plus, une croissance sans fin.

Comme le souligne Jean-Guilhem Xerri dans son dernier ouvrage « Prenez soin de votre âme – Petit traité d’écologie intérieure » (CERF), la transition fulgurante ne concerne qu’une minorité d’individus. « La société numérique et les bouleversements qu’elle suscite ne sont compréhensibles que par une petite minorité tellement sa complexité et son accélération sont considérables. Cette minorité est constituée d’individus surtout occidentalisés, anglophones, socialement et intellectuellement favorisés. Tous les autres, comme l’ensemble des organismes vivants de la planète seront affectés par les changements induits par le numérique, mais ils les subiront passivement, pour le meilleur comme pour le pire. »

Une petite minorité favorisée est en mesure d’imposer à la grande majorité un modèle de développement qu’elle ne comprend pas. Outre l’exclusion de ce modèle de développement des milliers de personnes, il existe également un risque non négligeable que celles et ceux qui ne trouveront pas leur place soient considérés comme une charge insupportable pour nos sociétés. Face aux vagues disruptives qui balayent tout sur leur passage, que pèseront les plus pauvres quand il s’agira de dépenser toujours plus pour leur survie,  face à toutes ces techno-sciences qui nous promettent du possible toujours nouveau, du toujours plus, une croissance sans fin…(Lire l’excellente tribune Pour une bioéthique de la fragilité de Jean Lacau Saint Guily – https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/bioethique-fragilite-2018-03-12-1200920011).

La disruption a un impact sur le psychisme des individus

Dans un précédent article (Pas de développement social sans intériorité), nous faisions le constat qu’à travers les bouleversements culturels, économiques et sociaux que nous vivons, nous avons besoin de retrouver le chemin de l’intériorité. Sollicités dans la partie extérieure de nous-mêmes et maintenus dans la superficialité, nous vivons à un rythme de plus en plus rapide et dans le bruit permanent, ce qui génère vide intérieur, non-sens, surconsommation, addictions, dépressions. L’homme moderne est comme coupé de lui même. Ce divorce intérieur est à la source des fractures de toutes sortes que nous expérimentons actuellement : sociales, écologiques…C’est notre rapport aux autres et à la nature qui se trouve affectés en profondeur. Les liens qui nous unissent ne vont plus de soit (couple, famille), l’affaiblissement de la solidarité peut inquiéter. L’accélération du changement passe nécessairement par le développement d’une intériorité pleine et entière. Sans quoi, ce n’est pas seulement la planète mais aussi nous-mêmes que nous menons à l’épuisement.

Alors que notre intériorité est déjà en souffrance et que nous perdons progressivement l’accès à notre être profond, il est à craindre que la disruption renforce ce processus et se traduise par une augmentation des souffrances psychiques et d’une souffrance existentielle profonde.

Citons de nouveau Jean-Guilhem Xerri : « La souffrance psychique manifeste une douleur sociale mais aussi spirituelle et anthropologique. D’un coté des messages qui convainquent que toute est possible dans ce monde technique et globalisé. De l’autre une réalité qui pour beaucoup est vécue comme incompréhensible. Le monde est devenu trop complexe pour la plupart d’entre nous, générant un sentiment d’impuissance, rarement reconnu. »

Nous observons la diffusion rapide de la Méditation de pleine conscience dans les entreprises. Présentée comme un moyen d’améliorer le bien-être des salariés, la MBSR a surtout pour fonction d’aider les collaborateurs à retrouver une certaine forme de stabilité intérieure et à intégrer de mieux en mieux ces stratégies disruptives. Mais est-ce que cela sera suffisant pour retrouver le chemin de l’intériorité ?

Dans la disruption, cultiver six attitudes

Plusieurs attitudes peuvent nous aider à vivre dans la disruption.

Vivre dans la disruption, c’est tout d’abord sortir de cette sidération, de cette hypnose individuelle et collective dans laquelle la disruption nous plonge individuellement et collectivement, c’est garder un esprit critique et prendre de la distance par rapport à l’ensemble des discours et des modes du moment qui nous promettent que la disruption assurera le salut de l’homme sous toutes ses formes. Ne déléguons pas nos existences au marchés et aux techno-sciences !

Vivre dans la disruption, c’est prendre simultanément soin de son intériorité mais également des liens qui nous relient aux autres ; c’est simultanément veiller à sa propre écologie intérieure et cultiver l’altérité.

Vivre dans la disruption, c’est pouvoir développer, individuellement et collectivement, les ressources culturelles, éthiques et spirituelles, qui permettront à chacun de contre-balancer la puissance de la disruption. Au progrès technique doit correspondre un progrès dans la formation éthique de l’homme, dans la « croissance de l’homme intérieur » (pour reprendre cette image biblique utilisée par Saint-Paul dans son Epitre aux Ephésiens- 3, 16 et sa deuxième Epitre aux Corinthiens – 4, 16).

Vivre dans la disruption, c’est continuer à porter un regard d’espérance sur ce qui se passe, malgré nos peurs et nos difficultés à nous adapter. Nous sommes à une bifurcation historique ou le pire n’est pas certain (le meilleur non plus). Nous n’assistons pas à la fin du monde mais nous vivons le commencement d’un nouveau monde. Que cette conviction nous aide à traverser les moments de doute et de découragement. La théologie chrétienne nous invite à scruter les signes du temps et à interpréter les tendances positives de l’histoire comme signes du « royaume de Dieu » : les développements positifs qui produisent un monde plus équitable et humain anticipent même le royaume de Dieu. Au cœur de cette disruption, laissons-nous interpeller par la complexité des expériences qui travaillent nos contemporains et par la vitalité de leurs interrogations.

Vivre dans la disruption, c’est aussi démasquer et critiquer ce qui pourrait être destructeur. D’où la nécessité d’une attitude vigilante et critique (sans négliger le sens positif des expériences négatives). Etre attentif à ce que la disruption n’exclue pas des millions de femmes et des hommes des conditions nécessaires pour une vie bonne. Dans la disruption, ne pas perdre de vue l’homme et faire en sorte que « tout sur terre soit ordonné à l’homme comme à son centre et à son sommet. » (Caritas in Veritate, Benoit XVI)

Vivre dans la disruption, c’est comprendre que la vraie disruption se vit à l’intérieur de nous même et qu’elle s’appelle conversion. Nous avons à « rentrer en nous-mêmes » et à ouvrir les yeux sur le monde afin de découvrir les racines profondes des déséquilibres globaux qui fragilisent les hommes et les sociétés. Quels retournements avons-nous à vivre, quels nouveaux comportements avons-nous à adopter ? Comment travailler à l’accroissement de nos capacités d’amour, de compassion, de responsabilité ?

 

 

 

 

 

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