Le changement, c’est maintenant ?
Frédéric Rochet 08/12/2020

« Le monde d’après, nous l’aurions imaginé avec moins de pauvres qu’avant ». Voilà ce qu’on peut lire actuellement sur une affiche des Restaurants du cœur. Une façon de dire que le monde d’après est peut-être le même qu’avant, voire le monde d’avant, en pire.

Suite au premier confinement, beaucoup étaient résolus à changer et à mettre en œuvre ce changement dans le monde. A voir dans cette pandémie le signal tant attendu pour se réveiller et se mettre en route pour vivre la grande bascule d’un monde à l’autre.

Face à la terrible épreuve que que traverse notre humanité depuis un an (deux vagues ont déferlé sur la planète, une troisième se profile), le doute grandit et une question s’impose : dans quel état sortirons-nous individuellement et collectivement de cette crise sanitaire ? En sortirons-nous grandis ? Meilleurs ou pires ? Changés ou non ?

Des vies bouleversées

Si certains espèrent que le vaccin permettra un retour rapide à la normale, c’est-à-dire à notre vie d’avant, il est probable que le virus circulera encore de longs mois, peut-être des années (le Commissariat général des Plans a publié récemment une note intitulée « Et si la Covid19 durait »).

Le virus devrait continuer à :

  • bouleverser nos existences individuelles et collectives, à dérégler un peu plus le fonctionnement de nos sociétés et de nos économies,
  • entretenir et à renforcer les multiples lignes de faille -éducative, géographique, sociale, générationnelle, idéologique et ethnoculturelle- qui s’entrecroisent à l’échelle planétaire,
  • multiplier les désordres politiques et géopolitiques à l’échelle de la planète.

D’un côté, le virus stimule notre créativité et nos capacités d’adaptation. De l’autre, il s’attaque tout ce à quoi nous sommes attachés et dont nous avons besoin pour vivre : les relations humaines, les liens sociaux, la convivialité, le sport, l’art et la culture, l’expression physique de l’affection et de l’amour envers ses proches.

Il fragilise de nombreux individus, déstabilise et menace des pans entiers de l’économie, plonge des territoires entiers dans une détresse économique et sociale. Il pousse les Etats à bâtir des plans de relance, dont les dépenses à grande échelle pourraient aggraver les déséquilibres et générer des désastres climatiques insupportables.

Au coeur du chaos

De prime abord, le « monde d’avant » semble également trouver dans ce virus les ressources qui lui sont nécessaires pour se maintenir. Le capitalisme extrême s’épanouit sur le lit de la pandémie, en se nourrissant et alimentant le consumérisme fébrile et l’accumulation des « dispositifs » (ordinateurs, portables, objets connectés, etc) dont il a besoin pour orienter et modeler nos pensées et nos comportements, au service du système.

Que nous le voulions ou non, nous n’en sortirons pas indemnes. Cette crise nous transformera en profondeur. Mais peut-elle aboutir à un changement de paradigme ? Peut-on croire au « monde qui vient » ?

Ne cédons ni à la panique, ni à la pensée magique en croyant que « Le changement, c’est maintenant. » Certains penseurs comme Marc Halévy rappellent que nous sommes en plein milieu d’une zone chaotique qui a démarré dans les années 70. La crise sanitaire que nous vivons n’est qu’une des nombreuses manifestations de cette chaotisation du monde. D’autres épreuves, toujours plus lourdes, pourraient se présenter. C’est sous l’effet de ces multiples chocs que le monde pourrait enfin bifurquer et basculer d’un monde à l’autre.

Concrètement, quelle conduite tenir au milieu du chaos ?

  • Arrêter d’être dans le déni et de minimiser l’ampleur de la crise, de sous-estimer l’épreuve que nous traversons et la tragédie qu’elle représente pour l’humanité.
  • Tout faire, évidemment pour entreprendre de changer radicalement nos façons d’être, de produire, de consommer, de travailler, de vivre les uns avec les autres et avec la nature. En commençant par le commencement : revivifier la dimension spirituelle et éthique de nos existences.
  • Etre patient, endurant, persévérant dans l’épreuve et dans l’espérance,  faire nôtre cette parole de Saint Paul : « Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore » (Romains 8, 22).
  • Ne pas nous laisser distraire par tous ces évènements qui nous inquiètent, qui nous bouleversent, tenir fermement la barre de nos existences en restant fidèle à ce qui nous anime profondément et fonde l’essentiel de nos vies.
  • Garder un esprit critique et prendre de la distance par rapport à l’ensemble des discours et des modes du moment, qui ne veulent en fait que notre asservissement.
  • Pratiquer un ascétisme du sens : accepter de ne pas tout comprendre et rester des « pauvres de sens » face aux évènements qui mettent notre monde sens dessus dessous. Ne soyons pas prêts à toutes les facilités pour trouver ou nous agripper à un sens. Quitte à abandonner les croyances et les mythes qui nous ont fait vivre jusqu’à présent.

Une pandémie nécessaire ?

La fin d’un monde, ce n’est pas la fin du monde. Mais à trop rêver du monde d’après, on finirait par oublier que le monde d’avant n’est pas encore mort ! Tout en s’ouvrant à ce monde qui vient, il nous faut encore mourir au monde d’avant (ce monde sans avenir). Si nous avons mis un pied dans le monde d’après, nous  avons encore un pied dans le monde d’avant.

Cette pandémie,  par sa nature et son ampleur, a obligé chacun à s’arrêter et à se retourner sur lui-même. « Nous sommes allés de l’avant à toute vitesse, en nous sentant forts et capables dans tous les domaines. Avides de gains, nous nous sommes laissé absorber par les choses et étourdir par la hâte. Nous ne nous sommes pas arrêtés face à tes rappels, nous ne nous sommes pas réveillés face à des guerres et à des injustices planétaires, nous n’avons pas écouté le cri des pauvres et de notre planète gravement malade. Nous avons continué notre route, imperturbables, en pensant rester toujours sains dans un monde malade. » (Pape François, Moment extraordinaire en temps d’épidémie, 27 mars 2020).

Cette pandémie, par sa nature et son ampleur, pourrait fissurer « la vanité, l’orgueil, le mépris de ce monde qui se suffit à lui-même » (Dominique Collin – Croire dans le monde qui vient). Et par là même ébranler notre propre suffisance, nous « défaire de notre conduite d’autrefois, nous laisser renouveler par la transformation spirituelle de notre pensée, revêtir l’homme nouveau. » (Ephésiens 4, 22-24)

Malgré les apparences, cette pandémie pourrait bien être la chance paradoxale et l’opportunité tragique qu’il nous fallait ! Pour croire et nous ouvrir au monde qui vient.

Frédéric Rochet

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